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Portrait de femme à la nature morte de Cézanne, Gauguin, 1890

by Vincent on nov.23, 2009, under GAUGUIN Paul, Les NABIS, SYMBOLISME

Gauguin Paul, Portrait de Marie Lagadu, 1890, hst, 65 x 55 cm, Chicago, Art Institute

Paul Gauguin, Portrait de femme à la nature morte de Cézanne, Gauguin, 1890

Huile sur toile signée en bas à droite P. Gau 90

Chicago, The Art Institute, collection Joseph Winterbotham

Il est difficile de situer précisément la rencontre de Gauguin avec Cézanne. Pissarro qui joua auprès deux le rôle d’un initiateur écouté en matière d’impressionnisme les présenta l’un à l’autre probablement à la fin des années 1870. Si l’on ne possède pas de témoignage direct de Gauguin sur ses contacts avec Cézanne, il demeure incontestable que le maître d’Aix constitua pour lui un pôle de référence majeur pendant de nombreuses années. Alors qu’il était encore employé de banque, Gauguin s’était constitué une collection relativement importante d’œuvres impressionnistes, au nombre desquelles figuraient cinq ou six toiles de Cézanne. Parmi celles-ci se trouvait la nature morte intitulée Compotier verre et pommes, aujourd’hui dans une collection américaine, qui sert de toile de fond au portrait de femme de l’Art Institute. Gauguin l’avait emportée avec lui au Danemark en 1884 avec le reste de sa collection, comme l’atteste la mention 10 (toile de dix) Nature morte portée sur l’Album Briant du Louvre où figure la liste des œuvres qui l’avaient suivi là-bas. Il y tenait, semble-t-il, plus qu’à toutes les autres toiles de sa collection, vouées à être vendues les unes après les autres pour renflouer des finances toujours désastreuses. En effet, c’est sans doute à cette toile que Gauguin fait allusion dans une lettre à Schuffenecker au début de juin 1888 : « Le Cézanne que vous me demandez est une perle exceptionnelle et j’en ai déjà refusé 300 F ; j’y tiens comme à la prunelle de mes yeux et à moins de nécessité absolue que je m’en déferai après ma dernière chemise – du reste quel est donc le fou qui se paierait cela ». (Merlhès 1984 n°147 182)

L’inclusion de cette Nature morte dans le portrait de l’Art Institute constitue donc le témoignage tangible de la profonde admiration de Gauguin pour le maître d’Aix. Celle-ci n’exclut d’ailleurs pas que les rapports entre les deux artistes aient souvent été conflictuels comme ce fut par exemple le cas lors de l’organisation de l’exposition impressionniste en 1882. Cézanne pour sa part n’aurait guère apprécié l’art de Gauguin dont il devait dire qu’il n’avait peint que des « images chinoises » et auquel il devait reprocher de lui avoir chipé « sa petite sensation ». (Mirbeau, 1914, préface et Geffroy, 1924, 68)

On aimerait en savoir plus sur l’histoire de cette nature morte et tout particulièrement avoir la preuve que Gauguin l’avait emportée avec lui en Bretagne en 1890 comme on l’affirme généralement. (Bodelsen, 1970, 606) C’est ici qu’intervient le problème de l’identité du modèle qui pour avoir intrigué la curiosité de nombreux critiques n’en a pas moins semble-t-il, considérablement brouillé les postes. On a cru y voir, sans preuve aucune, un portrait de Mette Gauguin (acheté comme tel par l’Art Institute of Chicago en 1925, Bulletin of The Art Institute of Chicago vol XX) D’autres ont vu une ressemblance entre le mystérieux modèle et la belle Marie Henry, propriétaire de l’auberge du Pouldu où Gauguin et Meyer de Haan s’étaient installés à l’automne 1889. Enfin Marie Derrien, surnommée Marie Lagadu, une jeune servante de Marie-Jeanne Gloannec à Pont-Aven, fut présumée avoir posé pour ce portrait. En fait l’identité du modèle reste problématique et au premier chef sa qualité de bretonne. Il n’y a rien de commun en effet entre cette jeune femme aux traits racés, aux mains fines et en bourgeoisie en tenue de ville et les bretonnes rustaudes auxquelles nous a habitué Gauguin. De là à penser que ce portrait aurait été fait au retour de Gauguin à Paris en novembre 1890 avec un modèle parisien et avec pour toile de fond la Nature de morte de Cézanne – encadrée de surcroît – qui n’aurait pas quitté la capitale… l’hypothèse mérite d’être avancée.

Selon A. Vollard (1937, 184), cette Nature morte figurait en bonne place dans l’atelier de Gauguin rue Vercingétorix en 1893. De retour à Tahiti, pressé par les ennuis d’argent, Gauguin fut cependant réduit à se séparer de son cher tableau. Il en chargea le peintre et marchand Chaudet comme l’attestent plusieurs de ses lettres à Daniel de Monfreid. La transaction est chose faite en 1898 pour 600 F que Gauguin ne touchera pas intégralement, la mort de Chaudet intervenant en 1900 alors qu’il lui devait encore 200 F sur ce tableau…

A l’époque où Gauguin possédait encore son Cézanne, celui-ci avait acquis dans les milieux artistes la stature d’un Maître, farouche certes, mais infiniment digne d’admiration. Le peintre polonais Maszkonoski raconte dans ses mémoires de 1894 comment Gauguin montrait son tableau aux jeunes peintres qui fréquentaient le restaurant voisin Chez Madame Charlotte et comment il leur « expliquait Cézanne. L’impact de cette œuvre sur la nouvelle génération de peintres est manifeste puisque c’est elle que Maurice Denis choisira de faire figurer dans son fameux Hommage à Cézanne où se trouvent réunis les artistes nabis.

L’hommage de Gauguin à Cézanne ne s’arrête pas à l’inclusion spectaculaire de la Nature morte, compotier verre et pommes rendue dans une touche particulièrement cézanienne. La pose du modèle, son regard pensif et emprunt de noblesse rappellent plus d’un portrait de Mme Cézanne par le maître d’Aix. L’examen radiographique du tableau a révélé que Gauguin avait hésité avant de fixer la pose du modèle et avait d’abord représenté la jeune femme les mains croisées dans une attitude semblable à celle de Mme Cézanne dans plusieurs portraits. Un ou deux ans avant les portraits de tahitiennes aux si riches accords de couleur, ce portrait témoigne d’une admiration nullement réductrice parfaitement compatible avec l’affirmation par Gauguin de ses propres tendances décoratives. (source Claire Frèches Thory conservateur musée Orsay)

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