Louis-Auguste Schwiter, Delacroix, 1826-1830
by Vincent on avr.25, 2010, under DELACROIX Eugène, ROMANTISME
Eugène Delacroix, Louis-Auguste Schwiter, 1826-1830
Huile sur toile signée en bas à gauche: Eug.Delacroix, 218 x 143 cm
Londres, National Gallery
1918, acquisition par la National Gallery vente collection Edgard Degas. Journaliste français du Temps indigné que musées français n’est pas achetés: perte du plus important et du plus beau portrait de l’artiste.
Achat qui n’est pas dénué de tout sens par la National Gallery = grosse influence anglaise. Une inspiration plus imaginative qu’imitative, la plupart de ses portraits, les meilleurs, des années 1820-fin des années 1830, ascendant britannique. Influence anglaise plus particulièrement dans genres mineurs: le paysage avec au Salon de 1824, La Charette à foin et La Vue de la Stour, et le portrait avec en exemple Thomas Lawrence qui à Paris peignit les plus hauts personnages de l’Etat comme Charles X, la duchesse de Berry ou le duc de Richelieu. Delacroix rencontra Lawrence dans son atelier et y admira le Portrait du Pape Pie XVII, auquel, il consacra un article dans la Revue de Paris, un article sur la défense du genre.
Commencé 1826, retour de Londres = manière personnelle et toute française, réinterprétation du portrait aristocratique anglais. Schwiter, fils d’un maréchal d’Empire, fait baron en 1808, affichait une anglomanie de dandy, vivant à Paris dans le luxe et collectionnant les oeuvres d’art et séjournant fréquemment à Londres, où il entretenait une maîtresse.
Au-delà d’un hommage à Lawrence, le choix d’un portrait « à l’anglaise » était donc supposé rendre le caractère du modèle. Delacroix le représente vêtu d’un frac, debout sur une terrasse devant un paysage de couchant. Dès ses premières expérimentations dans le domaine du portrait, l’artiste s’était montré désireux de réaliser la fusion de la figure et du paysage, comme en témoigne son précoce et informel portrait du Général Charles Delacroix à Louroux (1822, Coll. part.).
Cependant à la décontraction de la pose de son frère aîné, il oppose ici la majesté d’une effigie en pied grandeur nature, qui renvoie aux poncifs du portrait aristocratique anglais, tel qu’il avait été mis au point par Reynolds notamment. L’influence de Lawrence est particulièrement sensible dans l’importance octroyée au paysage et la manière très enlevée avec laquelle il est peint. Des bouquets d’arbres denses dégagent à droite une grande pelouse, suggérant un parc à l’anglaise, qui s’ouvre, au fond, sur des montagnes bleutées, derrière lesquelles le soleil semble près de se coucher.
Un fond peint peut-être par Paul Huet: Ce dernier, lié comme Delacroix aux frères Fielding, joua un rôle fondamental dans la diffusion de l’art britannique en France. Le fond du portrait de Schwiter pourrait rappeler sa technique, avec ses teintes crépusculaires qui dissolvent les formes dans l’atmosphère et cette manière lâche de dessiner les arbres cependant Delacroix appréciait les mêmes effets et rien ne permet de déceler l’intervention de deux mains.
Fusion naturelle du modèle et de son environnement = renouvellement par Lawrence du portrait aristocratique et dégagement de la raideur de la pose trop fermement assumée. Comparaison de cette toile avec celle de David Lyon: réinterprétation du français des sources d’inspiration= il rompt avec attitude faussement décontractée du modèle de Lawrence et privilégie un formalisme qui semble en revenir aux origines du genre.
Stricte frontalité de Schwiter affiche un caractère affecté qui vient renforcer le topos de la terrasse avec la balustrade = mise en page Gainsborough plus que de Lawrence .
Delacroix renonce aux poses codifiées inspirées des statues antiques: pas de contrapposto et gestuelle trop expressive pour une attitude légèrement empruntée, mais plein de grâce si française, mélange de naturel et d’artifice, qui était surtout recherchée dans les portraits de femmes.
Comme les maniéristes, il joue des déformations expressives d’un corps très effilé, de bras trop longs: plus que de la psychologie de son ami, le peintre tente de traduire l’idée d’une élégance raffinée et aristocratique.
Par ailleurs, la mise du modèle se révèle d’un chic plus qu’apprêté; avec son costume noir à la taille pincée, ses longs pantalons, invention de Brummell, sa cravate blanche savamment nouée, ses gants de peau, ses escarpins vernis = tenu de bal mais pas campagne.
Comme Ingres, mais dans un esprit différent, prouve que mode loin de diminuer, par son caractère passager, la signification du portrait pouvait en constituer le principe structurant et en souligner la dimension historique.
Hommage de Delacroix à Lawrence = ambiguïté : formalisme accusé de la pose et des accessoires, l’artiste met au jour les contradictions inhérentes au portrait aristocratique anglais; voir même de l’ironie (Nina Athnassoglou-Kallmyer), sentiments partagés de Delacroix vis à vis des anglais. Son dandysme serait ainsi dénoncé comme une identité d’emprunt manifestant le caractère factice de ses prétentions aristocratiques. D’une certaine façon le plus britannique des portraits français ne pourrait se départir d’une rigueur toute nationale et la rigidité de la pose traduirait la permanence du portrait de condition, transcendé par le génie chromatique de l’artiste = exaltation de la couleur, au-delà même des fulgurances plus instinctives et bouillantes du dernier Lawrence.
Ici, c’est la couleur qui structure la composition par un subtil jeu d’échos. Aux lointains bleutés comme dans les tableaux vénitiens répond le sublime et improbable vase en faïence posé au pied de Schwiter. La noirceur si moderne de son costume contraste avec le blanc de la cravate, des gants, du mouchoir et des guêtres auxquels font écho les fleurs plantées dans le vase. Enfin, l’ensemble est réchauffé génialement par le rouge intense du chapeau que tient le futur baron.
Avec ce chef d’oeuvre, pourtant influencé par l’art Anglais, Delacroix jetait les bases du grand portrait français « au naturel » qui trouvera en Edouard Manet son meilleur représentant. (Source Sébastien Allard)
