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L’Homme à la pipe, Courbet, vers 1849

by Vincent on juin.13, 2009, under COURBET Gustave, REALISME

Courbet Gustave, Autoportrait à la pipe, 1849, Musée Fabvre, Montpellier

Gustave Courbet, L’Homme à la pipe, vers 1849,

Huile sur toile, 46 x 38 cm,

Signée en bas à gauche: G. Courbet,

Montpellier, Musée Fabre, inv. 868.1.18

Ce petit portrait, de tout temps admiré, s’inscrit dans la longue série des autoportraits de jeunesse, réalisés au fur et à mesure que Courbet changeait de « situation d’esprit ». « J’ai écrit ma vie en un mot » (1), déclare-t-il à Bruyas, en Mai 1854, qui avait manifesté le désir d’acheter le tableau. Dans cette même lettre, Courbet récapitule les principales effigies de lui-même qui expriment toutes un sentiment particulier: on peut reconnaître L’homme blessé dans « le portrait d’un homme râlant et mourant  » L’Homme à la ceinture de cuir dans « le portrait d’un homme dans l’idéal de l’amour absolu à la manière de Goethe, Georges Sand, etc… ». Enfin, pour désigner le présent portrait, il parle du  » Portrait d’un fanatique, d’un ascète, c’est le portrait d’un homme désillusionné des sottises qui ont servi à son éducation, et qui cherche à s’asseoir dans ses principes ».

La violence des termes employés traduit bien le caractère révolutionnaire du projet esthétique de l’artiste à un moment crucial de sa carrière (2). La phase d’apprentissage est bien terminée: Courbet a jugulé l’angoisse, a triomphé les influences et des maîtres. Il est en mesure de conquérir son indépendance (3). Il s’adresse à Bruyas, qui lui aussi vient de parvenir à sa maturitéde mécène et qui a su accueillir sans réserve son projet artistique: « C’est non seulement mon portrait, mais encore le vôtre. J’ai été frappé en le voyant; c’est un élèment terrible; pour notre solution (4) ». Renonçant à toute mise en scène pseudo – historique, Courbet choisit d’offrir son visage, au plus près possible du rebord de la toile, dans un moment d’intimité: cheveux en broussaille, barbe noire clairsemée qui permet de suivre la belle architecture du visage, larges paupières baissées, lèvres vermeilles et sensuelles qui retiennent en leur coin une petite pipe (attirbut obligé de l’artiste en bohémien), col ouvert, rude tunique de travailleur. La légère torsion du cou et du buste, bien peu naturelle, fait surgir avec une incroyable soudaineté cette tête trophée perdue dans une mystérieuse rêverie. « Cette figure langoureuse, béate et finassière, écrit Théophile Silvestre dans La Galerie Bruyas, qui rêve et semble s’endormir dans les nuages de sa pipe si bien culotée, c’est Courbet, c’est lui, peint par lui-même avec tant de volupté (5). Ce gros plan particulièrement hardi sur sa propre image a pour but d’amener le spectateur au plus près de l’expérience picturale de l’artiste qui cherche à s’affranchir des conventions du temps pour s’en tenir à la restitution de la réalité la plus immédiate et la plus charnelle. Les ombres denses sculptent le visage, les rehauts de lumière luisent sur le front, la joue, le nez, et le revers du col. La chevelure, d’abord retenue dans un bonnet – comme l’a révélée la radiographie (6) – envahit toute la surface de la toile. La tête rejetée en arrière (7), le regard indistinct, les pommetes saillantes, les lèvres serrées renforcent l’impression d’impassibilité, de somnolence, de défi mais aussi de sourde mélancolie qui se dégage du tableau. Seuls la petite pipe réctiligne qui crée une ligne de fuite à droite, la vague évocation d’un soleil couchant à gauche, distraient le spectateur de ce face-à-face implacable. (…) Fier de ses origines, conscient de sa propre beauté, Courbet arbore un ton d’assurance hautaine à peine voilé d’une imperceptible inquiétude (8). (…) Courbet, qui avait abondamment puisé dans les modèles espagnols ou italiens pour la rélisation des ses précédents autoportraits, rend ici hommage aux maîtres du Nord sans cesse admirés, qui avaient largement diffusé au XVIIème siècle le thème des Fumeurs. (9) (…) Le tableau fait partie de l’important envoi au Salon de 1850-1851 (Un enterrement à Ornans, les Casseurs de pierre …); il est à peu près le seul à rallier tous les suffrages et ses cartes du penchant de l’artiste à exalter le laid. Remarqué par le prine-président, le tableau échut à Bruyas à qui Courbet écrit, non sans exagérations et de façon bien calculée: « Je suis enchanté que vous ayez mon portrait. Il a enfin échappé aux barbares; c’est miraculeux, car dans un temps de pauvreté profonde, j’ai eu le courage de le refuser à Napoléon pour la somme de 2 000 F … » (10)

Le tableau figure à nouveau à l’Exposition universelle de 1855 comme Portrait de l’ auteur. Salon de 1850-1851 au côté de La Rencontre prêtée par Bruyas; Courbet réclame encore son portrait à Bruyas pour son exposition personnelle de 1867 (11).

Le petit format du tableau, son intensité, sa haute qualité picturale assurèrent très tôt son immense succès. Courbet fut plusieurs fois sollicité pour le reproduire. (…) Comme nous l’apprend un passage d’une lettre envoyée en 1873 à A. Legrand, fondé de pouvoir de la galerie Durand-Ruel est chargé de monter une expostition à Vienne, Courbet avait conservé avec lui une réplique de l’Homme à la pipe ainsi que de L’autoportrait au col rayé: « Ce sont, précise-t-il, des copies exactes mais plus habiles que les originaux (12) ». L’insistance à voir figurer encore une fois ces portraits aux côtés de toiles plus ambitieuses montre l’importance que Courbet accordait à ces oeuvres de jeunesse, jalons essentiels de la solution et point d’aboutissement de son courageux apprentissage. La cession du tableau à Bruyas constituait un gage d’amitié et de confiance quand on sait que la plupart des autres autoportraits demeurèrent la propriété du peintre.

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