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Les Parents de l’artiste, Runge, 1806

by Vincent on mar.03, 2010, under PEINTURES ALLEMANDES et AUTRICHIENNES, RUNGE Philipp

Philipp Otto Runge, Les Parents de l’artiste, 1806

Huile sur toile 196 x 131 cm

Hambourg, Kunsthalle

C’est le tableau le plus imposant de l’artiste qui peignait jusqu’alors des toiles plus modestes. Il est clair qu’à travers cette représentation classique du portrait de famille il existe une symbolique très complexe, qui traverse tout son oeuvre peint.  Témoignage de piété filiale, la toile fut conçue comme un mémorial destiné à perpétuer, chez les enfants de Runge, le souvenir de leurs grands-parents.

Souvent l’artiste, qui entendait refonder l’art dans une perspective humaniste et chrétienne, tentera de traduire l’essence des relations familiales, dégagées de toute marque socialement connotée; ce faisant il ne cherche pas à mettre en scène une intimité factice ou recomposée, mais à traduire la valeur morale (au sens propre) de ces relations. Dès lors, l’évaluation spirituelle de sa recherche le conduisit, comme ici, à accuser la tension entre la destination intime de l’oeuvre et la monumentalité de sa conception, qui reprend les conventions du portrait de couple en pied, alors très courant en Angleterre.

Par ailleurs, la mise en page avec l’ouverture sur un paysage renvoie évidemment à une tradition vénitienne, qui, réinterprétée par Van Dyck, constituait l’un des poncifs du portrait aristocratique. Cependant, la manière dont Runge ménage cette échappée s’avère originale et rappelle évidemment les fenêtres ouvertes chères à Caspar David Friedrich. En effet, dans sa composition, l’artiste élimine les plans intermédiaires. Le mur de la maison étant dénoué de toute profondeur, le regard du spectateur passe brutalement de l’espace où se tiennent les parents au paysage, traité dans une échelle bien inférieure. L’appréhension des notions d’intérieur et d’extérieur est perturbée, les parents étant censés se trouver à l’extérieur de la maison. Loin de devoir être conçus dans une perspective réaliste, ce sont bien deux espaces symboliques qui séparent ce mur sans épaisseur et la barrière: l’univers familial et le vaste monde. On retrouve cette idée de la clôture familiale dans un autre tableau: Enfants Hülsenbeck, peint l’année précédente (Hambourg, Kunsthalle).

Le paysage évoque la Peene à côté de laquelle se trouvait la maison familiale à Wolgast, sur les bords de la mer baltique. Sur l’un des bateaux, on distingue clairement un drapeau suédois, que d’aucuns ont voulu voir comme une pointe à l’égard de Napoléon.

Une esquisse, présente également au Kunsthalle d’Hambourg, montre un paysage beaucoup moins développé et l’apparition des enfants complexifie la signification de l’oeuvre: de simple portrait, elle devient allégorie de la vie et des valeurs morales qui, dans le contexte d’une Allemagne protestante font de la famille « le noyau sacré de la vie sociale ». (Hoffmann, 1995). Cette conception de la vie s’inscrivait en réaction aux moeurs plus légères prônées par la société française.

On peut peut-être faire un lien avec deux gravures de Chodowiecki pour un ouvrage de Lichtenberg où l’on peut voire sur l’une, un couple accompagné d’un chien, oubliant ses devoirs parentaux, l’autre un couple précédé de ses enfants leur servant de guides et de modèles. Cette morale bourgeoise se teinte ici d’une vraie réflexion, plus philosophique, sur le passage du temps, les adultes n’étant pas les parents mais les grands-parents.

Monumentalité dans la ferme assurance de leurs principes, les Runge, dont les traits sont rendus avec un réalisme presque expressionniste, regardent en direction du spectateur. Fermement agrippée au bras de son époux, Mme Runge tient un bouton de rose, probable symbole de la solidité de leur couple.

Traeger met en rapport l’étonnant vert du mur extérieur de la maison avec la théorie des couleurs de l’artiste, Runge associe le jaune avec l’homme, le bleu avec la femme et le vert, le résultat de la fusion des deux, avec le réel. De façon plus pragmatique, on notera que le fond vert fut souvent utilisé dans les portraits allemands du XVIè siècle. L’accord du vert intense et du brun, rehaussé d’une touche de rouge ou d’orangé, constituait même une manière chère à Dürer: le Portrait de l’Empereur Maximilien (Vienne, Kunsthistorisches Museum) ou, de façon plus intime, le portrait de Michael Wolgemut (Nuremberg, Germanisches National museum) en témoignent.

La figure du père de Runge, dans son orientation, dans la manière dont la perruque circonscrit de façon très graphique le front, dans le dessin accidenté de la joue, dans cette manière de pincer la bouche, d’insister sur la ride qui part du nez et la commissure des lèvres, rappelle irrésistiblement le portrait de Wolgemut. Que Runge l’ait connu ou non, ces rapprochements soulignent qu’il entendait se situer dans une tradition spécifiquement allemande. Le texte commémoratif, au revers de la toile, pourrait aussi être interprété comme une reprise des inscriptions qui figuraient sur la face des portraits de la Renaissance germanique.

Comme dans le portrait des Enfants Hülsenbeck, Otto Sigismund et Friedrich (le fils et le neveu) sont associés à des fleurs, ici un lys. Le plus grand des deux enfants. Le plus grand des deux enfants saisit fermement le bras gauche de son cousin, comme s’il voulait l’interrompre dans son geste. Ce mouvement dramatise subtilement cette image statique et le regard du jeune garçon crée une dynamique entre les principaux acteurs de la scène.

Les plantes au premier plan sont représentées avec un réalisme descriptif qui rappelle là encore Dürer. Très artificiellement plantées, elles soulignent de leur présence la signification morale de l’oeuvre. Selon Traeger, le lys serait le symbole de l’aspiration de l’âme à une vie plus élevée; le chardon évoquerait les dangers du mal parsemant le chemin de la vie qui parcourent les grands-parents et les enfants.

Ce portrait de famille dépasse, malgré son réalisme apparent, la représentation d’une intimité mise en scène. Runge souligne la dimension spirituelle propre à l’Allemagne protestante. En accusant la tension entre la fidélité minutieuse au réel dans les détails et la subjectivité de la représentation (l’écrasement des plans, l’irréalité des couleurs, les déformations anatomiques…), Runge exalte dans le portrait, cette part de sublime qu’au même moment, Caspar David Friedrich insufflait à ses paysages. (source Sébastien Allard)

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