La Vague, Schwabe, 1907
by Vincent on juin.18, 2010, under PEINTURES ALLEMANDES et AUTRICHIENNES, SCHWABE Carlos
Carlos Schwabe, La Vague, 1907
Huile sur toile, 196 x 116 cm
Genève, Collection des Musées d’art et d’histoire de la ville de Genève
Cette huile jamais exposée en France depuis 1927, est une des oeuvres majeures de l’artiste. Tandis qu’il travaillait avec ferveur à l’illustration des Paroles d’un croyant de Lamennais, Schwabe voulut aller plus loin. Cet ensemble important s’inscrivait dans sa volonté de manifester ses convictions sociales et son sentiment d’injustice, après une période difficile, mais si les conséquences à l’affaire Dreyfus et la perte d’importants mécènes avaient frappé Schwabe, et inspiré sa vision du texte de Lamennais, le message de son travail dans les années 1906-1907 prend avec La Vague une dimension plus générique. Au-delà des contingences du moment, c’est bien d’une revendication du statut de l’artiste, confronté à une société hostile, qu’il s’agit. Dans cette bible du catholicisme social que sont les Paroles d’un croyant, Lamennais use à plusieurs reprises de la métaphore des eaux houleuses pour figurer le peuple en colère et, en 1893, Schwabe avait lui-même utilisé une mer virulent pour incarner les amantes et leurs enfants abandonnés, assaillant la barque de Don Juan d’après le poème de Baudelaire.
Une des vignettes créées par Schwabe pour le chapitre du XXIV de Lammenais utilise de nouveau l’image d’une vague déferlante pour exprimer le châtiment. La destination élitiste d’un ouvrage de bibliophilie ne suffisait toutefois plus au peintre pour son indignation et il décida d’élargir le motif à une grande toile.
On connaît les grandes études pour les femmes menaçantes de La Vague (Jean-David Jumeau-Lafond, « Révolte et folie visionnaire chez Carlos Schwabe: la Vague 1906-1907″, dans l’Ame au corps, cat. exp Paris/RMN/Gallimard, 1993, p.458-463). Le soin apporté à ces figures dramatiques en dit long sur l’ambition du peintre. Hystériques proches d’héroïnes telles que Kundry, Salomé et Elektra, ces femmes visionnaires n’annoncent pas seulement la révolte, elles portent le témoignage de l’espoir que l’artiste mettait dans son tableau final.
Au-delà d’un message purement politique qui serait réducteur, Schwabe brosse une image universelle à la fois vindicative et désespérée: la révolte de l’artiste incompris. La frontalité de la composition et la dimension de la vague qui occupe la majeure partie du tableau mettent le spectateur en état d’accusation et d’infériorité spatiale.
Sous un ciel rougeoyant, les femmes hurlantes émergent de la lame prête à retomber, pointent leurs doigts, dardent leur regard et hurlent un avertissement qui est aussi une supplication: las de souffrir, l’artiste invoque une vengeance supérieure et en appelle à la justice et au châtiment qu’incarne une nature invincible.
Exposée au Salon de 1907, la peinture ne fut pas comprise par un public qu’elle souhaitait pourtant prendre un témoin, ce qui d’une certaine manière ne fait que renforcer sa signification, et le musée du Petit Palais, intéressé, y rennonca pour des raisons financières. Trop forte pour être acquise par un amateur, et trop ancrée dans un contexte symboliste qui s’éloignait déjà, La Vague resta dans l’atelier du peintre, témoignage d’une révolte qu’il n’était pas le seul à ressentir: la même année, un certain Picasso peignait d’autres femmes qui allaient révolutionner la peinture et le statut de l’artiste: Les Demoiselles d’Avignon. (source Jean-David Jumeau-Lafond)
