Marat assassiné, David, vers 1794
by Vincent on mar.28, 2010, under DAVID Jacques-Louis, NEOCLASSICISME
Jacques-Louis David, Marat assassiné, vers 1794
Huile sur toile avec inscription sur le billot au premier plan: N’ayant pu me corrompre/ils m’ont assassiné Inscription sur le billet que tient Marat: Du 13 juillet 1793/ Marie anne Charlotte/ Corday au citoyen/marat/ il suffit que je sois/ bien malheureuse/ pour avoir droit/ à votre bienveillance et inscription sur le billet se trouvant sur le billot: vous donnerez cet/assignat à cette/mère de cinq enfants/et dont le mari/ est mort pour la/ défense de la patrie. 162 x 130 cm
Paris, Musée du Louvre
Cadeau fait par David à la Convention: Marat assassiné (Bruxelles, musée royaux des arts de Belgique) devant faire pendant à une autre peinture réalisée par David Le Pelletier de Saint Fargeau sur son lit de mort (disparu) = contexte politique tendu car semaines suivant la mort de Louis XVI, le 21 janvier 1793. La Convention consciente du traumatisme que suscitait la mort du roi et de peur qu’il apparût comme un martyr, redoubla d’effort pour instituer une religion civique, susceptible de fédérer la Nation et de souligner les dangers de la contre-Révolution. L’assassinat par un fanatique de Michel Le Pelletier de Saint-Fargeau, jeune noble ayant voté la mort du monarque, trois jours seulement après que Louis XVI fut monté sur l’échafaud, fit l’objet d’une habile propagande visant à régénérer le culte de martyrs. Le Pelletier de Saint-Fargeau sur son lit de mort constitua une 1ère pierre à l’édifice de cette propagande.
L’assassinat de Marat par Charlotte Corday, proche des Girondins, le 13 juillet, permit d’affermir définitivement dans l’opinion publique la peur des ennemis de la Révolution. Jean-Paul Marat = violent publiciste qui dans L’Ami du peuple appelait au meurtre des contre-révolutionnaires. Accusé de trahison par Girondins puis acquitté ce qui fit de lui un héros, il travailla activement à leur chute et obtint leur proscription en juin 1793.
Organisation avec David par le club des Jacobins de spectaculaires funérailles nocturnes, pendant lesquelles furent portés, comme des instruments de la Passion, les objets qui accompagnaient le journaliste dans ses derniers moments: la baignoire, dans laquelle il soulageait ses maux, sa chemise ensanglantée, le couteau de cuisine avec lequel la jeune femme lui perça le flanc. Parfaitement conscient de l’impact politique des images et probablement aussi poussé par son ambition, David décida de son propre chef d’offrir une vision idéale de ce personnage très controversé dont on hésita à déposer la dépouille au Panthéon.
Marat représente la figure centrale des héros révolutionnaires avec un véritable culte qui se développa largement à travers l’estampe mais ne représentant pas le moment de sa mort mais tout simplement par des portraits.
Dans le tableau de David, Marat a la tête couvert d’un turban et est assis dans sa baignoire; de sa main droite, il tient un plume, symbole de son activité de journaliste et cause de son assassinat, de la gauche, la lettre qui permit à Charlotte Corday d’obtenir un audience. Sur le sol, gît un couteau au manche de nacre, instrument de sa mort.
Comme dans ses autres portraits contemporains (Mme Trudaine, Mme Pastoret), la figure se détache sur un fond nu, traité en frottis et en grande partie vide. Cependant dans le contexte de Marat assassiné, cette nudité de la composition se charge d’une connotation particulière: David évacue toute évocation concrète de l’évènement, qui ramènerait le tableau à la représentation d’un fait divers. La dimension historique de la toile naît, paradoxalement, de l’absence totale de narration, compensée cependant par la valeur symbolique des accessoires.
// à La Mise au tombeau de Caravage (Vatican, Pinacothèque), transformant Marat en une figure christique. Dès lors, l’artiste brouille, par son apparent réalisme, les degrés de lecture d’image. Dans le Pelletier de Saint-Fargeau sur son lit de mort, le tableau affirmait sans ambages son caractère allégorique: le glaive qui pendait de façon abstraite au-dessus du cadavre traduisait l’épée de Damoclès menaçant la Révolution. Ici, rien de tel, la reconstitution paraît plausible: figurent bien la baignoire, le couteau les lettres. Pourtant très vite le doute s’installe: Marat, privé de sa chemise, est figuré dans une nudité héroïque; toute trace de violence a disparu, il esquisse même un sourire.
Objectif: Conférer à son tableau une grandeur métaphysique // La Mort de Socrate (New York, Metropolitan Museum of Art) avec geste de la main du philosophe pour saisir coupe empoisonnée = célébration eucharistique.
Selon Traeger: baignoire = autel et le sang qui coule de la plaie du journaliste. Le linceul évoque le saint suaire. La lettre posée sur le billot souligne la générosité exemplaire de Marat, prêt à donner ses derniers assignats pour soutenir la veuve et l’orphelin.
Polysémie de la lettre de Charlotte Cordey: 1er degré = bonté du journaliste et 2nd degré, bien en évidence, elle s’adresse au spectateur de l’oeuvre: la meurtrière en appelle à la bienveillance de cette victime sacrificielle.
// Marat et Christ, loin de relever de l’interprétation a posteriori, fut sciemment médité à des fins de propagande. Pour toucher l’opinion publique, concept éminemment moderne, la Révolution détourna le langage le plus universel, celui de la religion.
Marat assassiné = dimension métaphysique allant au delà de la représentation historique tout comme il dépasse la simple valeur de portrait. Réécriture de l’histoire et donc recomposition du visage de Marat car David efface toute trace de sa légendaire laideur, sans que l’idéalisation trahisse complètement ses traits. Les yeux en amandes et les pommettes saillantes se retrouvent dans le masque de cire que réalisa le lendemain de l’assassinat, la future Mme Tussaud. David insiste sur les paupières gonflées propre aux cadavres. Ce détail souligne la tension entre le caractère apparemment réaliste de la représentation, plus proche du portrait, et la recomposition idéale à laquelle se livre David, en peintre d’histoire.
Le 15 Mars, ordre de la Convention de faire graver le tableau pour une large diffusion notamment dans les clubs et les assemblées provinciales.
Tableau du Louvre= copie (il en a fait deux l’autre est à Versailles) de celui de Bruxelles où l’inscription change car à Bruxelles juste « A Marat/David/ l’an deux« . Bruxelles = commémorative, Louvre = pédagogique et traduit l’intention de diffuser l’image comme instrument de propagande. (source Sébastien Allard)
