Le Christ mort soutenu par la Vierge, Girodet, 1789
by Vincent on juil.22, 2009, under GIRODET Anne-Louis de Trioson, NEOCLASSICISME
Anne-Louis Girodet de Trioson, Le Christ mort soutenu par la Vierge, 1789
Huile sur toile, 335 x 235 cm,
Près du linceul, à droite, sur cinq lignes: A.L. GIRODET DE ROUSSY FECIT PARISUS AN 1789 AETATIS SUAE 22
Montesqieu Volvestre (Haute-Garonne) église Ste Victor,
inv. PM31000418
- Endroit insolite et intrigue dans la commande: Qui pourrait imaginer faisant étape dans la bastide de Montesquieu Volvestre, trouver dans son église, une vaste nef gothique et sombre, l’une des premières oeuvres de Girodet ? Dans la pénombre de la quatrième chapelle nord, on distingue en effet un grand tableau très sombre, figurant une Vierge de Pitié ou une Déploration sur le Crist mort. Avec un peu d’attention, il est possible de lire la signature, sur le tombeau, près du linceul à droite.
- Tout visiteur quelque peu averti ne peut que s’étonner de la présence d’une oeuvre de Girodet dans cette église gothique entièrement réaménagée au XIXème siècle et si éloignée des lieux familiers au peintre. L’étonnement ne fait que grandir quand on cherche à comprendre la raison d’être de ce tableau dans cette église que l’on découvre qu’il s’agît d’un tableau réputé perdu par l’entourage de Girodet depuis le début du XIXème siècle jusqu’à sa réapparition en 1967, quand il a été présenté au musée Girodet de Montargis lors de l’exposition du deuxième centenaire de la naissance de l’artiste. Dans le catalogue, l’auteur précise qu’il s’agît d’une « peinture exécutée pour un couvent de Capucins, disparue à la Révolution, indiquée sur le récolement de l’église en 1865. L’inventaire des biens de la fabrique du 24 Janvier 1906 mentionne une peinture à l’huile signée Girodet, mais ne donne aucune indicationsur l’origine. Il faut noter qu’il n’y avait pas de couvent de capucins à Montesquieu avant 1790″.(« Girodet 1767-1824″, exposition du deuxième centenaire de Montargis, 1967)
- F. Boyer tire, avec une facilité désarmante, la conclusion que le tableau a été commandé par les tantes Bastonneau du couvent des ursulines de Loches, pour leur couvent ou pour celui des Capucins. Il évoque, pour étayer sa thèse, une lettre de 1791 où Girodet chante les louanges de ses tantes qui ont fait beaucoup pour lui. Ce « beaucoup » signifie -t-il « commandes »? Est-ce suffisant pour affirmer que que ce tableau a été fait par Girodet pour un couvent de Loches? C’est pourtant cet article qui fonde « la légende » présentant ce tableau comme « fait pour un couvent de capucins de Loches. »
- En raison de la date inscrite sur le tableau: « 1789, il est tentant d’attribuer aux désordres de la Révolution le transfert du tableau de Paris ou de Loches vers Montesquieu-Volvestre. Le Christ mort aurait pu faire l’objet d’une saisie révolutionnaire, d’un dépôt dans une des réserves où les 1ers musées ont puisé, puis d »un « envoi de l’Etat » à Montesquieu-Volvestre. (…) En restant dans cette hypothèse de transfert révolutionnaire, si le départ du tableau semblait difficile à préciser, son arrivée à Montesquieu-Volvestre pouvait être plus facile à documenter. Le don ou le dépôt d’une telle oeuvre dans une église paroissiale communale, au XIXè siècle, ne pouvait en aucun cas, passer inaperçu. Les communes et les fabriques (En 1802, le concordat signé par le Pape et Bonaparte rétablit le culte catholique en France. Il installe dans chaque paroisse une fabrique, assemblée de paroissiens aidant le curé à régler les problèmes matériels liés au culte) étaient soumises à des règlements très stricts. Pour le don d’une chapelle eucharistique par un ancien curé à une autre église de Haute-Garonne, on trouve aux archives départementales un dossier très nourri de courriers échangés par la commune avec la préfecture et l’archevêché pour l’autorisation d’acepter un don, la commune et la fabrique étant conjointement tenues d’assumer l’entretien, et la garde de l’objet (Archives dépatementales, 31 série V).(…) Si le tableau de Girodet était entré dans l’église, d’une manière ou d’une autre, après 1804, puisque la fabrique de l’églsie à Montesquieu est installée le 14 Septembre 1804 et que les archives conserveraient la tarce d’un don ou d’un dépôt. Or ses registres de délibérations, de 1804 à 1905, ne mentionne pas le tableau de Girodet. En Septembre 1833, le bureau des Marguilliers procède à l’inventaire de l’église et de la sacristie: ni le tableau de Girodet ni le Christ mort n’y figurent. Pourtant le tableau de Girodet a été vu dans l’église de Montesquieu dans les années 1830, les Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France, de J. Taylor et Charles Nodier, le mentionnant.
- Si le tableau présent dans les églises dès les année 1830, ne figure sur un aucun inventaire de la fabrique, c’est parceque probablement considéré comme « immeuble » et faisant partie intégrante des murs, la fabrique n’avait pas à s’en soucier. S’il n’apparaît pas dans les archives communales ni dans les archives révolutionnaires de Haute-Garonne, c’est sans doute qu’il était arrivé à Montesquieu Volvestre, dès 1789.
- [Demande en 1950 de M Mesplé, conservateur des Augustins de Toulouse à M Faucher, directeur des Archives départementales de Haute-Garonne et conservateur des antiquités et objets d'art, le classement du tableau; demande à l'abbé Roques de Montesquieur Volvestre des recherches dans les archives paroissiales et communales.]
- 2ème communication, le 14 décembre 1952, notes manuscrites trouvées dans la bibliothèque de la famille Vigier, à Montesquieu-Volvestre, et due au docteur E.Donnous (Conservation des Antiquités et Objet d’art/ AD 31: dossier Montesquieu Volvestre, église Ste Victor).
- « Beau tableau de Girodet Jeune – Le Christ au tombeau – Don du seigneur Bertrand de Molleville e 1784 – exposition ou expédition » (l’abbé Roques donne les deux transcriptions). Ce dernier conteste, bien sûr, la date de 1784, mais tient le reste de l’information de pour sérieuse, le docteur Donnous, ayant eu accès des archives familiales incontestables.
- La famille Bertrand de Molleville est une famille de parlementaires toulousains alliée dès le XVIIè avec la famille de Laloubère, seigneur de Montesquieu Volvestre (Jean-Michel Minovez, « Société des villes et société des champs en Midi Toulousain sous l’Ancien Régime », p.141, 142, 143, Aspet, Pyrégraph, 1997.). En 1729, à la mort de Simon de Laloubère, Marc Antoine Bertrand de Molleville, son neveu, conseiller au parlement de Toulouse, devient seigneur de Montesquieu. Son fils aîné, Antoine François, né en 1744, s’était marié le 16 Mai 1774 et avait reçu de ses parents, à cette occasion, la donation de tous leurs biens présents et à venir. Nommé intendant de Bretagne en 1784, il prend possession de son château de Laloubère le 15 Septembre 1787, reçu avec faste par la communauté de Montesquieu Volvestre comme en témoigne une délibération consulaire du même jour (Archives départementales, 31 2 E 1360). (…) La délibération montre bien le souci qu’on les consuls d’établir d’emblée des relations filiales avec leur seigneur et d’éviter tout malentendu susceptible de dégénérer en désordre (…) Il n’est pas interdit de penser qu’en réponse à ces transports d’affection, Antoine François Bertrand de Molleville ait commandé un grand tableau pour orner la Chapelle Notre-Dame de Pitié de l’église Ste Victor de Montesquieu Volvestre après que son père ait travaillé dans les années 1770 à reconquérir tous ses privilèges et à évincer tout rival potentiel, y compris dans l’entretien de l’église.
- Si le tableau de Girodet appartenait dès le début à la famille Bertrand de Molleville, il aurait pu être saisi en 1792 ou 1793 au titre des biens nationaux de seconde origine, Antoine François Bertrand ayant émigré. Le 16 Mars 1793 les biens des Bertrand de Molleville sont vendus aux enchères, par ordre du Directoire de district de Rieux. La série Q des Archives départementales donne des détails sur ces ventes (Ibidem, 31 Q 354, 355, 497, 615, 1223, 1224, 1226). La famille Bertrand-Paulo figure dans les répertoires comme ci-devant propriétaires de biens de seconde origine. Les dossiers les concernant , de 1792 à l’an VII, ont malheureusement brûlé dans l’incendie de la préfecture à Toulouse, en 1942.
- Si le tableau avait été commandé par les demoiselles Bastonneau pour une église de Loches, pourquoi, étant à Tours, Girodet s’adresserait-il à Gérard, à Paris, pour lui recommander tous ces soins, alors qu’il lui aurait été plus simple de transporter lui-même le tableau à Loches. S’il écrit à Gérard: »Fait-toi expliquer cela clairement et n’oublie pas de m’en rendre compte… », c’est bien qu’il charge Gérard de s’assurer que la livraison a été faite dans de bonnes conditions. Préciser qu’il faut joindre au tableau dans une caisse, un « grand châssis à clef (…) la bouteille de vernis et la brosse pour vernir », c’est parce que le tableau allait voyager roulé de façon à être tendu sur son châssis et verni une fois arrivé à destination (Lettre de Girodet à Gérard, 13 Octobre 1789, voir Ferdinand Boyer, « quelques écrits de Girodet » BSHAF, avril 1967). Si Gérard devait envoyer ou accompagner ce tableau à Loches, Girodet aurait certainement préciser le lieu où le livre à son destinataire. Que nous dit la lettre: »Fais-toi expliquer cela tout clairement… et s’il l’a fait reporter chez M. Bertrand, rue Barbette. » Il semble clair que le tableau va voyager, qu’il n’est pas destiner à Loches ou à Tours, mais plus loin; cependant c’est à Paris, rue Barbette, que Girodet souhaite le voir livrer, et Monsieur Bertrand, rue Barbette, c’est le seigneur de Montesquieu-Volvestre, locatiare de l’hôtel Turgot, 9 rue Barbette, en 1789.
- Entre temps, Girodet est entré dans l’atelier de David où il concourt pour le grand prix de l’Académie royale de peinture. Mais à ce jeune peintre qui ne craînt pas d’affirmer son âge dans sa signature, il pouvait être facile de commander un tableau de grande taille sur un sujet très précis, pour un prix modique. Girodet réalisa deux esquisses sans doute pour les montrer au commanditaire.
- Le sujet, Déposition de croix, Déploration sur le Christ mort, Vierge de Pitié, est un sujet familier des églises de la région de Toulouse. Dès le XIVème siècle, les ordres mendiants ont contribué à propager des images issues des Révélations de Ste Brigitte de Suède (Emile Mâle, L’Art religieux de la fin du Moyen âge en France, Paris, Armand Colin, 1925, p.123) où les douleurs de la Vierge font écho à celles du Christ. Les confréries de Notre-Dame de Pitié sont très vites innombrables dans la région de Toulouse et les diocèses avoisinants. Encore aujourd’hui, rares sont les églises qui ne conservent pas une statue ou un tableau représentant ce thème. Marcel Durliat a estimé qu’une telle fréquence supposait une intervention de l’église en tant qu’instituion (Vierge de Pitié du Lot, cat exp., Cahors, 1980, p.14). Il est vrai qu’à la fin du XVIème siècle, l’archevêque de Toulouse, le cardinal de Joyeuse, propagateur des conclusions du Concile de Trente. Le XVIIème siècle a été, pour toute cette région, une période d’intense reconstruction, après les dégâts des guerres de religion et la Pietà d’Annibal Carrache, conservée au musée Capodimonte de Naples, a été, à elle seule, le modèle le plus fréquemment copié par les sculpteurs et les peintres, jusqu’à la veille de la Révolution.
- Le choix d’un tel sujet, en 1787 ou 1788, pour l’église de Montesquieu-Volvestre, n’est pas surprenant, mais au contraire parfaitement adapté aux habitudes et aux dévotions locales. C’est pourquoi les paroissiens l’ont acceuilli favorablement, et qu’ils l’ont conservé pendant la Révolution, alors qu’en 1792-93, la commune avait engagé une lutte sans merci contre la famille Bertrand de Molleville.
- Si l’hypothèse d’une commande de ses tantes pour un couvent de Loches peut être écartée, celle d’une commande de Antoine François Bertrand de Molleville semble plus plausible mais ne peut pas être prouvée.
- En outre, les années précedentes avaient été assombries par un conflit né de rivalités entre les élèves de David. Lauréat du grand prix le 24 Août, Girodet prépare à l’automne 1789 son départ pour l’Italie et règles les derniers détails des entreprises récentes: c’est dans cet esprit qu’il écrit en Septembre ou Octobre à Gérard. On comprend qu’un tableau qui n’avait été pour lui qu’un exercice plaisant, une parenthèse dans la compétition autrement plus dur du concours de l’Académie royale, n’ait pas mérité plus qu’un post-scriptum dans une lettre de sollicitations variées à son ami Gérard. (Source Sylvain Bellanger, Catalogue Girodet, Paris-Londres-Chicago-Montréal 2005-2007)
