Atala au tombeau dit aussi Les funérailles d’Atala, Girodet, 1808
by Vincent on juil.22, 2009, under GIRODET Anne-Louis de Trioson, NEOCLASSICISME
Anne-Louis Girodet de Trioson, Atala au tombeau dit aussi Les funérailles d’Atala, 1808
Huile sur toile, 207 x 267 cm
Inscription sur la paroi droite de la grotte: J’ai passé comme la fleur, j’ai séché comme l’herbe des champs
Paris, Musée du Louvre
inv. R.F. 4958
- Le succès d’un roman attirant tous les peintres: Dès la première année de sa publication en 1801, Atala ou les amours de deux sauvages dans le désert, fragment tiré d’un manuscrit (Chateaubriand craignant le plagiat de son manuscrit, avait détaché l’épisode de son grand ouvrage en préparation Le Génie du christianisme et l’avait publié séparément en Avr. 1801 aux éditions Migneret. Voir à ce sujet sa Lettre publiée dans le Journal des débats et dans le Publiciste (1801) que Chateaubriand avait ramené d’Amérique avait fait l’objet de cinq rééditions? Il y en eut douze jusqu’à la version que l’auteur déclara définitive en 1805. Son succès inouï fut un phénomène d’époque et dès l’année de sa parution, les frissons causés par Atala servaient d’inspiration à la peinture (Voir à ce sujet John F. Moffitt « the Native american sauvage » as pictured by french romantic artists and writers, Gazette des Beaux-Arts, vol.134, Sept. 1999, n°1568, p.117-130). Au Salon de 1802, Henriette Lorimier, exposait Une jeune fille près d’une fenêtre, pleurant sur une page d’Atala. Très vite, ce fut le pittoresque même de la littérature de Chateaubriand qui inspira les peintres. Pour la seule peinture française cinquante et un sujets tirés des livres de l’Enchanteur furent traités entre 1802 et 1848 et dix-huit tirés d’Atala. Au milieu de cette frénésie, le tableau de Girodet fut un phénomène d’une autre portée: il donnait à l’engouement général une dimension qui excédait de très loin la mode en provoquant autour d’un texte exceptionnel la rencontre du peintre le plus littéraire et l’écrivain le plus pictural du temps. Cette convergence touchait le coeur même de la philosophie esthétique des deux artistes et le tableau de Girodet devint immédiatement une sorte d’icône qui allait éliminer toute autre illustration du sujet. Dès lors le tableau resta constamment associé au texte de Chateaubriand.
- Résumé de l’histoire: L’écrivain avait situé son histoire au siècle de Louis XIV, dans la vaste province de la Nouvelle France, qui s’étendait de la Floride aux Rocheuses, un gigantesque territoire convoité par la France, l’Angleterre, l’Espagne et bientôt par la jeune démocratie américaine. Napoléon Bonaparte mesurait toute la richesse et l’importance de cette immense colonie redevenue française par le traité de San Ildefonse (La Louisianne avait été perdue par la France lors du traité de Paris 1763-64. Après la bataille de Marengo et la réorganisation des territoires italiens perdus par l’Autriche elle fut récupérée par la France au traité de San Ildefonso (1er Oct.1800). En échange de la Louisiane, le duché de Parme, agrandi du grand duché de Toscane devenait le royaume d’Etrurie avec sa tête le fils du duc de Parme, gendre du roi d’Espagne); craignant de la voir passer sous contrôle anglais, il la vendit au gouvernement des Etats-Unis en 1803 (). Quand paraît Atala, les territoires du Nouveau Monde était donc moins étrangers qu’ils ne semblent puisqu’ils étaient redevenus français depuis un an.(…) L’histoire d’Atala et de ses amours malheureuses est néanmoins racontée à un exilé français, René, par un viel indien nommé Chactas, « voix harmonieuse » en langue Natchez. Comme Oedipe, comme Homère, comme Ossian, le vieux Chactas est aveugle. Une jeune fille guide ses pas, comme Antigone guidait Oedipe ou Malvina guidait Ossian. Chactas avait perdu son père, le guerrier Outlalissi, à l’âge de 17 ans dans les combats contre les indiens. Muscogules. Recueilli par un vieux Castillan nommé Lopez, il passa quelques années dans la ville de St Augustin fondée par les Espagnols. Désireux de retourner à la vie sauvage, il s’égara dans les bois et fut capturé par les Muscogulges et les Siminoles qui décident de le sacrifier sur le bûcher. Atala, la fille de Sachem, en réalité la fille naturelle de Lopez et d’une femme indienne convertie au christianisme, s’éprend du jeune Chactas, le libère et entreprend de fuir avec lui. Comprenant que cet amour est un péril pour les voeux de chasteté chrétienne qu’elle a pronnoncés au chevet de sa mère mourante. Atala s’empoisonne pour échapper à sa passion. Elle meurt dans les bras du jeune Indien et reçoit les derniers sacrements du père Aubry, un vieux religieux qui les avait recueillis.
- Atala, tragédie moderne et chrétienne Atala rencontrait l’esprit du siècle, elle le résumait et, d’une certaine manière, le devançait. Son actualité était sensible et littéraire, l’amour impossible romantique, un sentiment nouveau qui allait dominer le XIXè siècle. (…) Le drame d’Atala se trouve précisément dans cette jouissance du sacrifice passionné inspiré par la religion chrétienne. Il se résume en une lutte entre les valeurs intemporelles, spirituelles et sacrées de la foi et celles, temporelles, profanes et sensuelles de l’amour. (…) Parce qu’elle aime et parce qu’elle a fait serment de conserver sa virginité et sa foi chrétienne, Atala doit mourir.
- Description de la scène: Devant l’arche d’un rocher se détachent trois figures. La première, à droite, est un moine en robe de bure, la tête penchée recouverte d’un capuchon. Il est debout, les deux pieds dans une fosse. Une jeune femme est étendue au centre, enveloppée jusqu’à la poitrine dans un suaire blanc transparent. A gauche, un jeune homme est assis sur les bords de la fosse. Musculeux et nu, les hanches ceintes d’un châle rouge bordé par une frange, le jeune homme est replié sur les jambes de la jeune femme et les enlace. Les yeux sont clos, la bouche entrouverte, il porte un anneau d’or et une perle rouge à l’oreille, ses cheveux nattés et noirs tombant en longues mèches sur les cuisses de la femme. Le moine soulève le haut du corps de la morte pour la déposer dans la fosse. La tête penchée vers le public, les yeux fermés, la bouche entrouverte, extrêmement pâle, celle-ci a les doigts croisés comme pour la prière et serre dans ses mains une mèche de ses cheveux blonds et un crucifix de bois. L’Indien Chactas, Atala et le père Aubry sont tous les trois étrangement descendus dans la fosse et semblent suspendus dans le déoulement funèbre comme dans les groupes sculptés médiévaux de déploration. Par l’ouverture de l’arcade, on entrevoit le paysage verdoyant d’une forêt. Une croix se dresse dans la lumière matinale dorée. Les contrastes jouent avec le clair-obscur et l’ombre qui frappent le buste de la morte et le dos de l’homme sauvage.
- Le titre du tableau au Salon de 1808 (Au Salon de 1814. La réplique du tableau est intitulée Les Funérailles d’Atala), Atala au tombeau, suggère un seul lieu et un moment précis détaché du récit qui serait figé dans la temporalité d’une action unique à la manière de la règle des trois unités exigées par la tragédie classique. Cependant, aucun passage du texte de Chateaubriand ne correspond précisément à la scène peinte: les funérailles se déroulent sur cinq pages et sont remplies par des impressions et des émotions funèbres dont Chactas ponctue son récit (Symptomatiquement Landon, Salon de 1808, p.17). Au lieu de choisir un moment crucial de l’action et de l’illustrer, Girodet résume les différentes étapes du deuil depuis la veillée funèbre jusqu’à l’inhumation et les symbolise par des attributs signifiant. La bêche du premier plan suggère le moment où la fosse a été creusée, la prière de la longue veillée funèbre est évoquée par les paroles de Job qu’avait prononcés le père Aubry: « J’ai passé comme une fleur; j’ai séché comme l’herbe des champs(Atala Paris Gallimard coll Folio classique 1971) » qui sont gravés sur la paroi du rocher alors que la lumière matinale, à travers les feuillages, nous renvoie au moment même de la mise en terre. C’est à l’aube que le corps d’Atala avait été porté « sous l’arche du pont naturel, à l’entrée des Bocages de la mort (Ibidem, p.118) » que Girodet identifie par la croix surgissant dans le Levant, à travers l’ouverture rocheuse. L’instant choisi est nourri des actions précédentes, sans que l’iconographie nous invite à sortir de l’enfermement de la grotte. Les fossoyeurs sont descendus dans la tombe même (M.S. Delpech, Examen raisonné des ouvrages de peinture, sculpture, gravure exposés au Salon du Louvre en 1814, Paris, 1814, p.50), et, comme eux, le spectateur observe la scène de l’intérieur d’une grotte où il serait enfermé avec les protagonistes. L’extérieur de la grotte, la lumière matinale et la croix sont associés à l’espoir qui suit la mort, principe narratif et moral autant que descriptif déjà esquissé par Girodet dans le Christ mort de Montesquieu-Volvestre.
- Plutôt que d’illustrer le texte de Chateaubriand, Girodet procède à son analyse sémantique et sans coller au récit, en réalise la synthèse dans une image résumant à la fois le sens de l’action et du récit. Son ambition de peintre et de grand lettré, étendre le temps du récit et la polysémie des lettres à la peinture en avait un expert de la synthèse narrative, mais, sous l’excès de la signification, son incomparable maîtrise s’était chargée d’opacité au point de rendre hermétique le contenu de ses tableaux. Dans une Scène de Déluge, il avait voulu rectifier ce travers âprement reproché lors de l’exposition d’Ossian. Avec Atala, il poussa encore plus loin la simplification de l’image en intériorisant les sentiments de ses héros et en supprimant les effets spectacle, controversés, du Déluge. Il concentre sa lecture de Chateaubriand sur la douleur muette en figeant les protagonistes dans une atitude qui résume leur essence: le recueillement religieux du vieil homme, la sensualité pure de la vierge défunte et la douleur du jeune Indien replié sur lui-même qui retient physiquement le corps de sa maîtresse. La blancheur virginale du linceul, la robe de bure ou la nudité de Chactas, tous les éléments participent à l’ensemble narratif qui résume l’histoire et la sublime en une quintescence du deuil et de la douleur amoureuse. Girodet retient l’importance de la botanique qui exsude dans toute la littérature de Chateaubriand mais il l’associe à la topographie plutôt qu’au corps de la morte. Il avait écrit à Julie Candeille qu’il avait passé une journée au Jardin des plantes à faire des études (Lettre d’Anne Louis Girodet à Julie Candeille déb.oct.1807). Il y dessina probablement cette fleur devenue commune sous nos climats, mais alors exotique et rare, la bigogne, ce jasmin rouge de Virginie, aussi appelé « trompette de Virginie » et qu’il place dans l’ouverture de la grotte, suggérant ainsi l’exotisme américain, une liberté prise sur le texte, où Chactas dépose une voluptueuse et virginale « (…) fleur de magnolia fanée dans les cheveux de la morte (Atala, 1971, p.119) ».
- Le succès d’Atala au tombeau fut considérable et, dans la carrière de Girodet, seule la réception de l’Endymion lui est comparable. Selon Coupin « le tableau imposa silence à la critique (Coupin, 1829, t.1, p.XVI).
- Les reproches de David: l’irréalisme mélancolique et l’affectation sentimentale, qui relèvent de « l’erreur » au regard de la nature, satisfaisaient précisément l’expression esthétique d’un courant de pensée désanchanté, et activement hostile à l’histoire récente. Las de l’héroisme révolutionnaire et militaire autant que de l’autocratie du pouvoir impérial, un courant d’idées, qui espérait dans le retour des Bourbons, le rétablissement de la paix sociale et d’un ordre libéral trouvait un miroir sensible dans cette esthétique de la mélancolie et de la sentimentalité individualiste. En 1808, en France, Girodet et Chateaubriand personnifièrent les débuts de ce mouvement moderne qui deviendra le romantisme et dont le premier langage est légitimiste, nostalgique et réactionnaire, à contre-courant de l’histoire. Atala de Girodet s’inscrivait dans ce courant de sensibilité mais il serait excessif et manichéen d’y voir une oeuvre engagée, ouvertement opposée à l’Empire.
