Portrait de Lorenzo Lenzi, Bronzino, 1527-1528
by Vincent on sept.02, 2009, under BRONZINO Agnolo, MANIERISME ITALIEN
Agnolo Bronzino, Portrait de Lorenzo Lenzi, 1527-1528
Huile sur bois, 90 x 71 cm
Milan, Civiche Raccolte del Castello Sforzesco
Attribué à Bronzino depuis longtemps ce-dernier a été identifié depuis peu. Sur la page de gauche que tient le garçon figure en effet, aisément lisible parce que soigneusement calligraphié, l’un des nombreux sonnets que Benedetto Varchi a dédiés à Lorenzo Lenzi. Comme il est d’usage dans la poésie pétrarquisante, le destinataire est célébré par le biais d’une identification entre son prénom et le laurier:
« Glorieux feuillages dont les saints honneurs,
A cause de je ne sais quelle cruelle planète du ciel,
Ornent rarement aujourd’hui un César ou un poète… »
Le portrait de Milan est bien celui de Lorenzo Lenzi que Vasari mentionne brièvement dans La Vie de Bronzino. Par contre Vasari semble s’être égarer en ce qui concerne la date de réalisation noté 1532-1533. Lenzi est né le 23 Octobre 1516 rendant peu probable cette date de réalisation quand on voit le visage enfantin du portrait de Milan: le nez et la bouche sont d’un garçonnet, et non d’un jeune homme de 17 ans. Or, dans un autre sonnet, Varchi précise à quelle date il a fait la connaissance de Lorenzo Lenzi:
« Le soleil avait tourné 527 ans
Après les mille et il était dans le cinquième (degré) d’Astrée
Lorsqu’il plut au ciel de me montrer, à la sixième heure,
Entière vertu et beauté en Lauro vert.
Ample réconfort à tout mon mal. »
- De fait la peste sévissant à Florence, Varchi se réfugie à Bivigliano. De leur côté, Lorenzo Lenzi et son frère cadet font de même: accompagnés de leur précepteur, l’humaniste Annibal Caro, ils séjournent dans la villa d’Ugo della Strofa. C’est donc à l’occasion de ce commun séjour à la campagne que Varchi fait la connaissance de son collègue des Marches et du jeune florentin dont il s’entiche. Même si on ignore qui l’a commandé à Bronzino, le Portrait de Lorenzo Lenzi date très vraisembablement de 1527-28 à un âge de onze ou douze ans correspondant davantage au facieste du portraituré.
- Le portrait évoque indirectement la nature affectueuse – pour ne pas dire amoureuse – du lien qui s’est établi entre le tout jeune Lorenzo Lenzi et Benedetto Varchi, alors âgé de 25 ans. Sur la page de droite du livre figure en effet le sonnet CXLVI de Pétrarque, qui déclare qu’il célèbrera le nom de son aimée dans l’Italie entière: chantant la vertu et la beauté de Laure, le poète évoque « la flamme ou les roses éparses dans une douce couche de neige vive ». Or, à la Renaissance, le stylème du rouge et du blanc sert régulièrement à signaler le désir qu’inspire la vénusté de l’être aimé. La mise en pendant du sonnet de Pétrarque avec celui de Varchi implique donc une certaine féminisation de Lorenzo Lenzi, voire une érotisation. L’effet demeure discret: la page de droite, obscurcie par l’ombre portée de la manche, est peu visible; l’allusion se cantonne au texte, elle n’affecte ni l’attitude du jeune garçon, ni sa relation au spectateur. Quoi qi’il en soit, le parallélisme entre les deux poèmes inscrit clairement la production de Varchi dans la lignée du pétrarquisme et se réfère ouvertement à l’éducation littéraire de Lorenzo Lenzi: il est en train de s’initier au lyrisme toscan, à la fois dans son grand modèle passé et dans sa pratique actuelle. Quelques années plus tard, il part étudier le droit à Padoue. Il embrase ensuite la carrière ecclésiastique: en 1544, il devient évêque de Ferno et, en 1557, il est nommé nonce apostolique en France, où il meurt en 1571.
- Dans le Portrait de Lorenzo Lenzi, la florentinité est purement iconographique: elle réside seulement dans le livre et dans ce que les sonnets disent ou suggèrent. Pour le reste, Bronzino ne travaille nullement en référence. Les historiens de l’art décèlent des parentés avec Pontormo, notamment dans l’expression du regard, mais elles ne relèvent pas du souci de florentinité. Elles s’expliquent d’abord par le fait que l’élève est encore très proche du maître: la décoration de la chapelle Capponi s’achève en 1528. Elles tiennent ensuite à la mode des portraits des tous jeunes gens: à l’époque du Siège, Pontormo portraiture trois florentins de la même génération que Lorenzo Lenzi.
- En l’absence de tout souci de florentinité, Bronzino opte systématiquement pour la simplicité. Aucune tension dans le cadrage: vu de trois quarts face et tronqué au-dessus du genou, le jeune garçon regarde à hauteur le spectateur (qui peut être assis); ni la table sur laquelle il s’appuie d’une main, ni le meuble sur lequel repose le livre n’instaurent d’effet de barrière puisqu’ils le flanquent sans nullement le cacher. Aucune complexité dans la posture: Lorenzo Lenzi se tient debout, il n’effectue pas de pivotement, ses bras se disposent à peu près symétriquement de part et d’autre de son corps.
- Rien que du sobre dans l’habillement et dans la couleur: le pourpoint, d’un gris virant au noir, n’est égayé que par de discrètes aiguillettes dorées; le bleu du bas des manches se distingue à peine; le fond, indéterminé, est d’un vert assourdi. Seuls le visage, les mains et le livre ressortent en clair sur sombre. Une telle simplicité ne se retrouve jamais, par la suite, dans les portraits patriciens de Bronzino. L’unique point commun réside peut-être dans la réactivation de la fonction mémorative. Si, comme il est probable, ce portrait a été commandé par Verchi, il permet au jeune humaniste de garder présent auprès de lui, en effigie, le garçonnet pour lequel il s’est pris d’affection.
