Portrait de dame, Bronzino, vers 1550-1555
by Vincent on août.26, 2009, under BRONZINO Agnolo, MANIERISME ITALIEN
Agnolo Bronzino, Portrait de dame, vers 1550-1555
Huile sur bois, 109 x 85 cm
Turin, Galerie Sabauda
- De l’avis des historiens de l’art, le dernier exemple connu de la 1ère typologie des portraits féminins réalisés par Bronzino date des années 1550. Il représente une patricienne florentine anonyme et pouvant faire pendant au Portrait d’homme d’Ottawa.
- La typologie est bien reconnaissable, Bronzino n’y apporte que deux changements mineurs. L’un concerne le fond: non seulement il est désormais clair (ce qui va de pair avec le retour en force de couleurs vives qui s’observe ici comme dans plusieurs autres portraits tardifs de Bronzino), mais il est aussi hybride. Il combine en effet un pan grisâtre indéterminé et un drapé translucide à rayures noires qui fait penser à une tenture ( et qui évoque peut-être des couleurs de famille).
- L’autre changement concerne le cadrage: la dame est tronquée juste au-dessous du genou, ses mains se trouvent assez loin du bord inférieur, l’accotoir s’interpose sur presque la moitié de la largeur (mais la retombée du vêtement rouge passe devant son montant). De surcroît, le regard adressé au spectateur est peut-être légèrement descendant.
- Si la dame est quelque peu éloignée, elle arbore en revanche un visage relativement expressif, comme si Bronzino compensait le cadrage plus distant en réactivant la relation conversationnelle du début du siècle. D’abord, il ne procède à aucune géométrisation. Il insère bien sous le maxillaire une arbitraire limite arrondie clair/sombre mais il n’insiste guère sur l’ovale du visage: seuls lui fond écho le rang de perles dans les cheveux et le collier de perles que laisse entrevoir l’échancrure du col. Ensuite, le peintre se montre attentif aux petites irrégularités qui individualisent le visage: il détaille le modelé du nez et respecte ou introduit une légère asymétrie dans le dessin des yeux et des lèvres.
- Enfin, il concrétise un tant soit peu la relation avec le spectateur. La dame accomplit en effet une action, certes minime: alors que son bras gauche est parfaitement en repos, sa main droite, quoique appuyée sur un accotoir, tient un petit live qui lui donne une contenance, au moment de recevoir une visite (elle s’apprêtait à lire). Surtout la dame se fait affable à l’intention du visiteur-spectateur: son regard n’est peut-être pas tout à fait rieur mais sa bouche esquisse un sourire – d’où cette asymétrie.
- Il va de soi que cette afabilité relève, non des sentiments profonds, mais du masque social, conformément au rôle que Castiglione assigne à la dame du palais (elle doit enjouer la compagnie). Reste que c’est un masque expressif, et non plus un masque d’impassabilité. A n’en pas douter, une telle amabilité discrète convient, comme le veut encore Castiglione, au personnage que le statut et le tempérament de la dame, ainsi que les circonstances présentes, lui permettent de jouer. Il en va de même certainement pour les courtes mèches de cheveux frisés qui, comme par inadvertance, s’échappent de sa coiffure de part et d’autre de son visage. En se donnant ainsi une allure lascivetta, la dame fait encore preuve d’une sprezzatura qui convient certainement à son personnage social.
- Deux mascarons ornent l’accotoir. L’un: presque entièrement hors champ, est sans doute animal: on aperçoit juste une oreille en pointe. L’autre, bien visible, consiste en une tête humaine dont la bouche lippue s’ouvre en un large rire grimaçant. A proximité, la ceinture richement orfévrée de la dame comporte, dans un camée ovale, une minuscule face humaine – sans doute un portrait. Le peintre joue d’une différenciation des degrés de réalité et d’expressivité. Aux têtes inertes du mascaron et du camée s’oppose la tête vivante de la dame. A la grimace de la première et à l’absence d’expression de la seconde se substitue l’affabilité aussi discrète que policée de la troisième. De même que la grimace ou l’absence d’expression relève d’une fabrication artisanale ou artistique, de même l’affabilité relève d’une élaboration sociale. A chacun son masque.
