Misia à sa coiffeuse, Vallotton, 1898
by Vincent on jan.10, 2010, under Les NABIS, VALLOTTON Félix
Félix Vallotton, Misia à sa coiffeuse, 1898
Détrempe sur carton signée et datée en bas à gauche: F.Vallotton 98
Paris, Musée d’Orsay
Même s’il est de taille modeste cette œuvre n’en demeure pas moins un des chefs d’œuvre de sa période nabie. En 1898, date de l’exécution de Misia à sa coiffeuse – peinture à la détrempe sur carton -, Vallotton, né à Lausanne et venu en 1882 à Paris, où il suit l’enseignement de Jules Lefèbvre à l’académie Julian, est pleinement intégré au groupe de ces jeunes artistes qui, sous la houlette de Paul Sérusier, ont pris le nom de « Nabis ». Dans le sillage de Gauguin, dès le début des années 1890, les « Nébiims », du mot signifiant « Prophètes » en hébreu mais également en arabe, Bonnard, Vuillard, Maurice Denis, Kerr-Xavier Roussel, bientôt rejoint par Jan Verkade, Joseph Rippl-Ronai et les sculpteurs Georges Lacombe et Aristide Maillol, veulent réformer la peinture en la libérant de l’ornière de l’académisme officiel, comme du réalisme de leurs aînés impressionnistes. Ils prônent une peinture au caractère synthétiste, symboliste et décoratif propre à traduire leur spiritualité dans des scènes intimistes souvent obtenues par des aplats de couleurs mates. Faute de documents, la date du ralliement de Vallotton à ce mouvement demeure floue, mais il semble s’y être intégré vers 1893 et avoir participé dès lors aux diverses expositions du groupe, notamment chez Le Barc de Boutteville.
Le modèle de ce petit portrait n’est autre que la belle et flamboyante Misia Godebska (1872-1950), d’origine polonaise, qui, avant d’épouser le journaliste américain Alfred Edwards en 1905 puis le peintre espagnol José-Maria Sert en 1920, était l’épouse du rédacteur en chef de la Revue blanche, Thadée Natanson. C’est d’abord au sein de l’extraordinaire groupe d’artistes, au premier rang desquels figuraient les Nabis, d’écrivains, tels que Cippa Godebski, Jules Renard ou Alfred Jarry, ou de compositeurs comme Claude Debussy, qui gravitaient autour de cette publication fondée par les frères Natanson en 1891, que Misia devait exercer ses talents de muse inspiratrice, de mécène et, bien souvent, de fascinant modèle. Bonnard, Vuillard, Toulouse-Lautrec et plus tard Renoir nous ont laissé d’elle de très nombreux portraits ou l’ont représentée dans des scènes de caractère intimiste dans son salon parisien de la rue Saint-Florentin ou dans sa villégiature de campagne, le Relais, à Villeneuve-sur-Yonne. Elle apparaît également sur des photographies dues à Vuillard ou à l’entourage des nabis, témoins d’une époque de grand foisonnement intellectuel où elle rayonnait sur cette communauté d’artistes d’avant-garde. Misia à sa coiffeuse semble avoir été peint à la fin de l’été 1898 au Relais, si l’en croit une lettre de Misia et Thadée Natanson envoyée d’Houlgate à Vallotton, le 19 août 1898 : « Dépêchez-vous de finir ce que vous pouvez avoir à faire à Paris et gardez pour nous le travail que vous pouvez faire à la campagne ». Celui que Misia appelle « mon cher Vallo » est donc invité à délaisser ses travaux parisiens – sans soute sa fameuse série de bois gravés intitulés Intimités, qui paraîtra dans la Revue Blanche en 1898 – pour rejoindre le couple Natanson à Villeneuve-sur-Yonne. La brillante et forte personnalité du modèle paraît avoir séduit le très réservé Vallotton, qui fait d’elle plusieurs portraits en 1897. 1898 (Misia à son bureau, 1897, Saint-Tropez, musée de l’Annonciade ; Misia Godebska, 1898, Munich, Bayerische Staatsgemäldesammlungen, Neue Pinakotek ; Le Baisemain, Thadée et Misia, 1898, coll. Part.)
Saisie dans son intimité, ndevant sa coiffeuse, en train d’ajouter un dernier nuage de poudre à sa toilette avant de sortir, Misia est ici représentée debout de profil, face à son miroir, les reins cambrés, vêtue d’une robe de soirée d’un rose pastel. L’attitude est très proche de celle de la femme, également découpée de profil, d’une gravure sur bois, Apprêts de visite, exactement contemporaine de notre tableau. Dans les deux œuvres, les mêmes objets sont savamment disposés sur la table de toilette. La lumière vient de la gauche, sous la forme d’une bougie dans la gravure, dissimulée derrière d’un rideau dans la peinture. Dans le panneau peint, elle découpe les formes de manière sculpturale grâce à de judicieux contrastes de valeurs sombres et claires, camaïeux de bruns chocolat, bois de rose pour la robe, ponctués de couleurs audacieuses, bleu du fond et touches d’un extraordinaire vert Véronèse. La construction de l’espace est rigoureuse, rythmée par des diagonales qui régissent l’étagement des différents plans sur lesquels se détache la silhouette du modèle. On distingue au mur une gravure en noir et blanc de Vallotton lui-même, qui semble pourtant ne pas avoir été répertoriée dans le catalogue raisonné de l’œuvre gravé de l’artiste par Maxime Vallotton et Charles Goerg. Sa présence au cœur même de l’intimité de Misia souligne les liens étroits qui unissaient le peintre à son modèle et constitue un clin d’œil qui, à lui seul, vaudrait la signature si l’œuvre n’était dûment signée en bas à gauche. Quintessence de l’esprit intimiste de la peinture nabie et tout à fait caractéristique des qualités rares du style du « très singulier Vallotton », fait d’observation aigüe, de réalisme distancié et d’un extrême raffinement de coloriste, ce portrait est un enrichissement heureux dans la peinture des nabies.
