La Grenouillère, Pierre-Auguste Renoir, 1869
by Vincent on juil.20, 2009, under IMPRESSIONNISME, RENOIR Auguste
Pierre-Auguste Renoir, La Grenouillère, 1869
Huile sur toile signée en bas à gauche: A.Renoir, 66 x 86 cm
Stockholm, Nationalmuseum
- La « Grenouillère » qu’il ne faut pas confondre aves le restaurant la Fournaise à la fois guinguette et établissement de bains, se trouvait sur la rive de l’île de Croissy, sur la Seine non loin de Bougival; c’était un endroit à la mode, ce qui nous vaut une description précise d’un chroniqueur de l’Evenement illustré, Raoul de Presles qui écrivait en 1868: » La Grenouillère est le Trouville des bords de Seine, le rendez-vous de cette bruyante et coquette émigration parisienne, qui vient, l’été durant, planter sa tante à Croissy, à Chatou, à Bougival… Sur une vieille péniche bien goudronnée, solidement amarée, on a construit un baraquement en bois peint de couleur verte et blanche; sur le devant de la péniche se trouve un balcon de bois (…). Dans une vaste salle on offre des rafraîchissements de toutes sortes; à gauche, est l’atelier de constructeur de bateaux; à droite, se trouvent des cabines de baigneurs. On arrive à la maison flottante au moyen d’une série de ponts fort pittoresques mais tout à fait primitifs; l’un part de l’île et s’appuie sur un petit îlot qui n’a guère plus d’une dizaine de mètres de superficie et au milieu duquel se dresse un arbre, un arbre unique qui semble, à dire vrai, fort étonné de se trouver là. C’est sur cet ilôt que se pressent en grande partie les curieux et les curieuses désireux de contempler l’espèce humaine réduite à sa plus simple impression (…). De l’îlot, un autre pont conduit à l’établissement. A gauche de l’îlot, se trouve un petit bain, entouré d’une corde, où tout le monde peut trouver pied sur un lit de sable fin… Les bords de l’île sont garnis de canots amarrés et canotiers et canotières dorment étendus sur l’herbe à l’ombre des grands arbres… Toute cette foule, élégante, choisie, artistique et aristocratique, se compose d’habitants, ou de propriétaires du pays ». Et en tête des habitués, le journaliste énumère les artistes Gérôme, Willems, Lambinet, Vibert, Frémiet (…). Cette évocation, qui rend plausible l’allusion de Jean Renoir selon laquelle le peintre fut amené pour la première fois à la Grenouillère par le prince Bibesco, diffère beaucoup de celle que nous a laissé Guy de Maupassant quelques années plus tard dans La femme de Paul (1881) (et dans Yvette, 1885) où est dépeinte la « cohue furieuse et hurlante », (« mélange de calicots de cabotins, d’infimes journalistes, de gentilhommes en curatelle, de boursicotiers véreux, de noceurs tarés, de vieux viveurs pourris » qui hantent ce lieu « qui sue la bêtise, pue la canaillerie et la galanterie de bazar ». La vérité est probablement à mi-chemin. Joël Isaacson a souligné que justement en 1869, chroniqueurs et dessinateurs de journaux illustrés décrivent à plusieurs reprises La Grenouillère ( le dessins de Riou qui illustre l’article de l’évènement illustré, que nous avons cité, est d’ailleurs reproduit à nouveau dans la chronique illustré du 1er Août 1869 citée par Isaacson). Une visite de Napoléon III et Eugénie, qui date de Juillet 1869, pouvait enfin passer pour la consécration ultime de l’établissement. C’est à dire que le sujet était d’actualité lorsque Monet et Renoir qui habitaient non loin de là, le premier à St Michel près Bougival, le second à Voisins-Louveciennes, entreprirent de le peindre.
- Nous présentons ici deux versions fort différentes, à la fois par la composition et le style du thème traité par Renoir. Il existe un troisième tableau, appartenant à la Fondation Oskar Reinhart de Winterhur. Ces différentes versions montre que Renoir à peint les promeneurs sur la berge (Moscou), la passerelle qui relie la berge de l’île au petit îlot -Le pot à fleurs, ainsi que le dénommait Maupassant (Winterhur) – et enfin l’îlot et la passerelle qui le relie à l’établissement proprement dit (Stockholm). Un autre tableau se rattache également à cette série.
- Monet de son côté à négligé la rive de l’île pour peindre la passerelle qui conduit à l’îlot sous deux angles différents et l’îlot lui-même, composition qui est particulièrement intéressant de comparer au tableau de Stockholm par Renoir. Renoir adopte un point de vue plus rapproché qui lui permet de donner une plus grande importance aux figures; il laisse librement aller son pinceau pour noter rapidement à droite la silhouette de la jeune femme qui se dirige, par la petite passerelle, vers l’établissement principal ou à gauche les baigneurs, presque confondus avec le miroitement de l’eau. Ces figures semblent faire partie intégrante d’un décor sans profondeur, où le plan d’eau et la végétation du fond, qui suggère la berge de la rive opposée, sont traités de manière presque continue. Plusieurs repentirs au premier plan, suggèrent que Renoir à chercher à articuler ce premier plan de diverses manières. En revanche le tableau de Monet, peint dans une gamme restreinte, est infinement plus structuré: l’îlot constitue comme le centre de lignes convergentes, l’échelle des personnages par rapport au paysage est soigneusement marquée ainsi que la progression depuis les barques tronquées du premier plan jusqu’à l’arrière-plan d’arbres qui se détachent sur le ciel. Il est frappant de voir, si l’on compare en revanche le tableau de Moscou, version moderne du Pèlerinage à l’ïle de Cythère de Watteau et qui, à nos yeux, paraît être le premier de la série, à celui de Winterhur (proche à s’y méprendre sur l’auteur de la vue similaire de Monet) combien Renoir paraît, dans ce dernier tableau, tenter d’assimiler la technique et l’esprit de Monet. En définitive ni Monet, ni Renoir n’exposèrent de « tableau » de la « Grenouillère », sujet moderne par excellence, au Salon de 1870. Et pourtant il y eut bien un tableau de ce sujet à ce Salon: c’était Au bord de l’eau (n°1346) de Heilbuth. Son succès fut immédiat et A.Baignières pouvait écrire dans sa revue du Salon, parue dans La Revue contemporaine du 15 Juin 1870: « On m’avait dit que c’était un coin de Bougival vulgairement appelé La Grenouillère que M.Heilbuth s’était avisé de peindre. Le site est fort beau; mais la population. Des hommes de mauvaise compagnie, des femmes déjà peintes. Que faire? (…) le charmant paysage sert de fond. Et les personnages? Voici le tour de force; ils sont élégants, pittoresques et naturels: de jeunes femmes bien vêtues, des hommes bien tournés etd es canots aux peintures harmonieuses. »L’honneur et la peinture sont sauf!
- Les tableaux de Stockholm et de Moscou ont sans doute une provenance commune, Edmond Renoir, frère de l’artiste. En effet, interrogé à propos des « Grenouillères » de Monet et de Renoir, Paul Durand-Ruel (lettre du 13 Juillet 1903, archives Durand-Ruel) écrivait: « Renoir également a traité ce sujet plusieurs fois. Deux études de ce motif appartenaient à son frère qui les a vendues », ajoutant que lui-même en possédait une troisième, celle passée depuis la collection O.Reinhart. Le tableau de Stockholm fut donné au musée anonymement en 1923, alors que celui de Moscou a été acheté chez Vollard en 1908 par le collectionneur Ivan Morosov.
Renoir, La Grenouillère, 1869, Winterhur, Fondation Oskar Reinhard

Renoir, La Grenouillère, 1869, 59 x 80 cm, Moscou, Musée des Beaux-Arts de Pouchkine

