Aid'Art

Rixe de musiciens, De la Tour, vers 1625-1630

by Vincent on nov.25, 2010, under CLASSIQUE, DE LA TOUR Georges

Georges De la Tour, Rixe de musiciens, vers 1615

Huile sur toile

Los Angeles, J. Paul Getty Museum

Composition surprenante, elle ne fut longtemps connue que par une copie de bonne qualité que possède le musée de Chambery. Vers 1957 réapparut en Angleterre l’original, longtemps caché sous le nom commode du Caravage. Mentionné en 1958, publié en 1971, exposé à Paris en 1972, il fut finalement emporté aux enchères par la Fondation Paul Getty.

La scène à mi-corps est composée en bas relief, avec deux musiciens de profil se battant au centre, encadrés par deux comparses vus de face, une femme qui pleure à gauche, à droite un joueur de cornemuse qui se moque, tandis qu’un violoniste apparaît sur le côté, de trois quarts, rompant une géométrie que rendraient insupportable l’isocéphalie voulue et la répartition symétrique des lignes, des gestes, des masses de couleur elles-mêmes. Il n’en reste pas moins que cette scène de violence extrême, poings dressés, couteau nu, est figée dans une sorte de statisme qui laisse leur pleine puissance d’expression aux visages. Fouillés dans le moindre détail, verrues, dentition délabrée, cheveux poivre et sel, ils sont très proches de ceux des Apôtres: mais cette fois sans la noblesse spirituelle qui conservent les vieillards d’Albi.

Le sujet a déconcerté. Il appartient pourtant à un thème courant à l’époque: le mendiant musicien. Celui de gauche, qui tient dans un poing un couteau menaçant et dans l’autre la manivelle de fer de vielle, est manifestement un aveugle; et sans doute la femme qui se lamente derrière lui est-elle son guide. C’était en effet l’état de musicien ambulant qu’adoptaient beaucoup d’aveugles. Il s’attaque à un compère qui de sa flûte essaie de l’arrêter, mais qui n’inspire guère plus confiance. Le joueur de musette et le joueur de violon qui sur la droite se gaussent de la scène appartiennent à ce même milieu peu rassurant. Il a été souvent étudié, et Jean-Yves Ribault a montré qu’on rencontrerait à Bourges, pour la même période, une véritable organisation d’aveugles gagnant leur subsistance et celle de leur guide, souvent une femme ou un enfant, en jouant d’instruments divers, en particulier de vielles. Les archives gardent même le souvenir de rixes très semblables. Les artistes se sont vite emparés de ce sujet du mendiant à la vielle, qui se rencontrera aussi bien chez Téniers que chez Rembrandt, et dont Callot a laissé une estampe fameuse. C’est une scène plus complexe et franchement réaliste que représente le tableau de Malibu.

La Tour avait en fait un prédécesseur direct: Bellange, une fois de plus. Le plus mondain, le plus théâtral des peintres a gravé deux scènes de mendiant: un vielleur isolé, une rixe, précisément, entre un pèlerin et un musicien ambulant. La feuille est signée Bellange fecit, elle fut célèbre et très répandue; une épreuve, au musée Lorrain de Nancy, porte la date de 1615; l’éditeur Le Blond diffusa la planche à Paris, et une copie due à Matthieu Mérian fut éditée à Strasbourg. La scène représentée en pied est d’une violence saisissante. Les gestes, les grimaces sont poussés au paroxysme, comme on peut l’attendre de Bellange; les loques, la laideur, le chien qui jappe finissent même par faire oublier qu’il s’agît d’êtres humains. Il suffit de comparer l’estampe avec l’oeuvre de La Tour pour sentir les liens certains et la distance prise, tant par rapport à Bellange que par rapport à maniérisme. Cette présentation statique, cette violence impuissante, ces cris figés: autant de moyens par lesquels le peintre de Lunéville cherche à rétablir la vérité humaine, à ramener de l’effet pittoresque à la description précise de la réalité.

Faut-il chercher un autre sens à la scène ? Nous l’avons fait naguère, en rappelant que la copie de la gravure de Bellange exécutée par Matthieu Mérian porte une légende latine: Mendicus mendico invidet, le mendiant jalouse le mendiant, il n’est de gueux qui ne trouve un gueux pour l’envier. C’est la conclusion que semble porter, philosophe ironique, le violoniste de droite. Cette morale sert peut-être de prétexte au tableau: mais, en fait, c’est la misère d’ici-bas qui est décrite, pour elle même, en tant que misère, et comme relevant du spectacle de la vie. On a l’impression que La Tour ne cherche guère plus à faire un sermon qu’à distraire par un fait divers. Il scrute les stigmates des visages; mais les lourds vêtements, le violon ébréché, la lame luisante du petit couteau, une courroie de cuir usagé et noirci, un fichu de vieille femme, sont décrits avec le même soin, le même besoin de posséder tout ce qui appartient à ce petit univers pitoyable et dépourvu de sagesse, mais qui après tout est l’univers humain. (source Jacques Thuillier)

:

Leave a Reply

Sites partenaires et liens utiles

Accédez aux différents sites de nos partenaires ci-dessous :

Archives

Une autre façon de trouver ce que vous désirez est de consulter les archives organisées par ordre chronologique.